De la nécessité des erreurs

Parmi toutes les absurdités de notre système éducatif, il en est une qui m’exaspère particulièrement et dont j’aimerais traiter dans le présent article : la haine des erreurs.

Le système tout entier est fondé sur le rapport à la faute. Des tests sont créés, des évaluations mises au point, afin de perpétuer le sport favori du monde de l’école : la chasse aux erreurs. Celles-ci sont traquées, débusquées et jovialement marquées du sceau de la honte, à coups de stylo rouge. Les points sont attribués, les élèves jugés et classés, les futurs définis, dans une société qui ne sait fonctionner qu’à l’aune des concours et des diplômes.

Je n’irai pas par quatre chemins : ceci est le rapport aux erreurs le plus stupide qui se puisse concevoir. Voici pourquoi : les erreurs ne sont pas seulement inévitables, elles sont nécessaires et souhaitables. Réfléchissez à votre propre expérience : vous avez sans doute appris tout autant, sinon plus, de vos échecs que de vos succès. Concentrons-nous cependant ici sur le sujet qui nous intéresse en particulier : l’apprentissage des langues.

La réalité linguistique

Dans le contexte des langues, s’il est possible d’opérer avec un tel paradigme, basé sur l’aversion et la punition des erreurs, c’est que le système éducatif est déconnecté de la réalité linguistique. Notre système scolaire occulte totalement ce qui constitue l’essence des langues. Celles-ci sont avant tout des moyens de communication entre êtres humains. Elles permettent à plus de 7 milliards de personnes d’échanger des informations, de raconter des histoires, de vendre et d’acheter des biens, de déclarer la guerre ou de déclarer leur flamme.

Que reste-t-il de tout cela dans le monde de l’école et des classes de langues ? Dans ce petit univers cloîtré, les langues, comme les autres matières, sont réduites à l’état d’objets d’étude abstraits, virtuels. Comme à une plante dont on a arraché les membres pour les coller dans un herbier, il reste bien peu de ce qui fait la vitalité des langues, de ce qui constitue cette dimension fondamentale de communication et d’expression.

Est-ce que ces milliards d’humains seront outrés si vous conjuguez mal un verbe ou déclinez de manière erronée un adjectif ? Seront-ils scandalisés par votre vocabulaire limité ? Eh bien non, quoi qu’en pense l’école. Dans le monde réel, les gens se fichent pas mal de vos conjugaisons approximatives, de votre syntaxe hésitante, de votre confusion entre masculin, féminin et neutre. Ils seront surtout et avant tout contents que vous ayez fait l’effort d’apprendre un peu de leur langue et que vous ayez tenté de vous exprimer dans celle-ci plutôt qu’en français (ou en anglais).

Des mésaventures amusantes

Parfois les erreurs ont pour résultat de donner à vos mots une signification toute différente de celle escomptée, créant des situations cocasses. Jugez plutôt : du temps où j’apprenais le suédois, je rencontrais chaque semaine une jeune femme suédophone pour faire un tandem. Il existe dans cette langue scandinave deux verbes très similaires pour une oreille de francophone : fika et ficka. Le premier signifie plus ou moins « prendre un café ». Le second renvoie à une intimité physique intense et relève d’un registre vulgaire (en d’autres termes, le mot se traduirait par « baiser » en français). Ils se distinguent essentiellement par la longueur de la première voyelle et de la consonne la suivant. J’eus un jour la bonne idée de proposer à ma partenaire linguistique d’aller boire un café. Mais ma voyelle était un peu trop courte, ma consonne un peu trop longue. Je n’ai jamais vu une personne aussi perturbée par une invitation à aller prendre un café.

Un ami brésilien en visite en Allemagne et faisant l’effort de parler allemand se trouva un jour pris d’un besoin naturel dans un restaurant. Apostrophant poliment une serveuse pour lui demander s’il pouvait die Toilette benutzen (« utiliser les toilettes »), il se trompa et utilisa le verbe putzen (« nettoyer ») à la place de benutzen. Cette serveuse fut sans doute très touchée par la serviabilité de mon ami.

Ce ne sont que deux exemples parmi toutes les situations comiques que vivent quotidiennement les apprenants de langues. Est-ce que le monde s’arrête de tourner chaque fois que quelqu’un prononce mal un mot ou confond deux verbes ? Est-ce que ma partenaire linguistique a mis fin à nos échanges et a déposé plainte pour harcèlement sexuel ? Mon ami brésilien s’est-il vu obligé de récurer les toilettes de ce restaurant allemand, sous les moqueries des clients et du personnel ? En fait, non. Après quelques instants de gêne, des explications et des rires partagés, la vie continue, une nouvelle anecdote amusante en poche.

Erreurs et développement personnel

Une des conséquences de la phobie des erreurs est que bien des apprenants attendent patiemment le jour où leur sera offerte, des cieux, une permission de parler, le jour où ils seront « assez bons ». J’ai une mauvaise nouvelle pour ces gens : ce jour n’arrivera jamais. Vous ne serez jamais « assez bon-ne » pour commencer à parler. Personne ne l’est. La première fois où vous ouvrirez votre bouche pour parler la langue que vous apprenez, que vous ayez étudié celle-ci pendant un jour, un mois ou une décennie, vous aurez de la peine. Vous hésiterez, vous ferez des erreurs, vous vous sentirez certainement bête. Et tout ceci est normal.

Comme je le répète régulièrement, le principal défi auquel sont confrontés les apprenants de langues n’est pas la grammaire, la prononciation ou un nouvel alphabet. Il ne s’agit pas de la mémorisation de milliers de mots, des conjugaisons et déclinaisons irrégulières, aussi complexe que puisse paraître cette tâche. La véritable difficulté, c’est d’être prêt à faire des erreurs et à s’exposer à un sentiment d’imperfection et de vulnérabilité.

À travers l’apprentissage d’une langue, vous serez inévitablement confronté(e) à certaines peurs. Peur de faire des erreurs, peur du ridicule, peur de parler avec des inconnus, peur de perdre contrôle et d’être en situation de faiblesse. C’est pour cela que l’apprentissage des langues est un fabuleux outil de développement personnel. En faisant l’effort de parler dans une nouvelle langue, en vous plaçant volontairement dans des situations pas toujours agréables, et en continuant à avancer malgré les erreurs, ou plutôt grâce aux erreurs, vous développerez de nombreux aspects de votre personnalité. Vous en sortirez grandi(e), et pas seulement à un niveau linguistique.

Avez-vous peur des erreurs ? Avez-vous déjà vécu des situations cocasses en raison d’une confusion linguistique ? Avez-vous constaté des changements positifs dans votre personnalité grâce à votre apprentissage d’une langue ? Partagez avec nous vos expériences dans les commentaires !

Par |2017-12-12T15:29:04+01:005 décembre 2017|Catégorie : Autres, Compétences sociales, Expression|

À propos de l’auteur :

Nathaniel Hiroz est le créateur de Devenir Polyglotte. Il parle une demie-douzaine de langues couramment et partage sur ce site son expérience en matière d'apprentissage des langues.

2 Comments

  1. Marlena Laska 12/12/2017 à 06:40 ␣- Répondre

    Au lieu de dire “donne moi un an”, j’ai dit “donne moi un âne”…and then everyone proceeded to show me pictures of donkeys and I totally felt like one. Mais, je vais jamais oublier le différence en pronunciation entre les deux mots 🙂

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