Comment tout a commencé (2)

Des chaleurs du Latium aux neiges de Finlande

Ceci est la seconde partie du récit des débuts de mon parcours de polyglotte. Si vous ne l’avez pas encore lue, vous trouverez la première partie ici.

LA LANGUE ILLUSTRÉE PAR ELLE-MÊME

J’avais débarqué à Rome plein d’espoir quant à la méthodologie de l’Accademia Vivarium Novum et à l’efficacité de celle-ci. Le jour de mon arrivée, la veille du début des cours, j’avais rencontré ceux qui étudieraient avec moi : du jeune adolescent à l’enseignante de latin quinquagénaire, de la Mexicaine au Chinois, les étudiants venaient d’horizons variés et du monde entier. Ce fut le seul jour où nous fûmes officiellement autorisés à utiliser des langues autres que le latin. Le lendemain commencèrent deux mois de cours intensifs.

Du lundi au samedi, les journées se déroulaient ainsi : entre 9h00 et 14h00 avaient lieu les cours ; ensuite, nous avions l’après-midi libre pour faire nos devoirs et étudier individuellement (il était également possible de suivre un cours facultatif de grec ancien ou de didactique du latin). Le soir, de 19h00 à 21h00, se tenaient des activités en latin : théâtre, chant, jeux variés. Le dimanche, nous nous rendions sur des sites archéologiques, où nos enseignants nous fournissaient des explications sur l’histoire des lieux, en latin également. Le rythme était donc relativement intense, en particulier parmi l’étouffante chaleur estivale du Latium.

Les leçons du matin se basaient sur le cours Lingua latina per se illustrata (« la langue latine illustrée par elle-même ») de Hans Ørberg, un chef-d’œuvre didactique dont la structure continue de me fasciner et de m’inspirer. Ce cours, entièrement en latin, se compose de deux livres ainsi que de cahiers d’exercices. La progression est savamment étudiée, de telle façon que l’étudiant progresse de phrases extrêmement simples au début du premier tome à des textes latins authentiques dans le second, tout cela sans aucune traduction. Le sens des nouveaux mots est expliqué grâce à des illustrations et aux signes « = » et « ≠ », qui indiquent que le mot est synonyme ou antonyme d’un mot déjà rencontré, respectivement. La méthode est conçue de telle manière que l’étudiant est forcé de réfléchir en latin, sans passer par une autre langue. J’écrirai prochainement un article au sujet de ce brillant ouvrage.

Lors des cours, nous progressions rapidement dans les livres de Ørberg, en illustrant certains passages grâce à des jeux de rôles et à d’autres activités. Au début, les explications de nos enseignant se faisaient à travers des gestes et l’utilisation d’objets ; petit à petit, les clarifications de points de grammaire purent se faire verbalement, en latin. Les cours à l’Accademia étaient donc une version vivante de la méthode de Ørberg : une illustration, une explication de la langue latine par elle-même.

À partir du premier jour de cours, nous étions censés parler latin tout le temps, y compris dans nos chambres. Quelques rares personnes s’efforçaient de respecter cette règle, mais une bonne part des étudiants, anglophones, utilisaient régulièrement leur langue. M’étant retrouvé dans leur groupe, j’ai moi-même passé une grande partie de mon séjour à parler anglais. Malgré cela, les deux mois passés à l’Accademia Vivarium Novum m’ont offert une immersion dans la langue latine, seule langue utilisée lors des cours, lors des activités du soir et pendant l’excursion archéologique hebdomadaire.

Mon expérience à l’Accademia a eu un impact énorme sur ma relation aux langues. Avant même la fin de mon séjour à Rome, j’avais pu faire un constat éclairant : mon niveau de latin était passablement élevé après un temps d’étude aussi court, fait déconcertant vu la complexité grammaticale de cette langue. À l’inverse, j’avais pris conscience de la faiblesse de mon anglais, malgré des années d’étude et des notes relativement bonnes à l’école.

Ceci m’a convaincu de l’inefficacité des méthodes scolaires traditionnelles, mais m’a aussi montré que d’autres approches existaient et qu’il était possible de progresser rapidement dans une langue et de s’exprimer de manière relativement fluide après moins de deux mois de pratique. Cette prise de conscience allait changer ma vie.

UN NOUVEAU DÉPART

À mon retour en Suisse, je décidai d’appliquer à une autre langue les leçons que j’avais retirées de mon séjour à Rome. Je choisis le suédois, une langue que j’avais étudiée par moi-même au cours de l’année précédente. Mon université offrait un programme de tandems (échanges linguistiques), auquel je m’inscrivis et grâce auquel je rencontrai ma première partenaire linguistique, Moiken, avec qui j’allais pratiquer le suédois pendant presqu’une année. Je commençai également à écouter des podcasts et à regarder des émissions télévisées en suédois. Ma progression fut relativement rapide, notamment en ce qui concerne ma capacité à parler et à comprendre cette langue scandinave. J’avais le sentiment d’avoir découvert le secret du succès linguistique.

Il me restait cependant bien des améliorations à apporter à ma pratique, bien des techniques et des ressources à intégrer dans mes routines d’apprentissage pour augmenter encore davantage mon efficacité. Heureusement, le début de mon premier tandem fut aussi la période où je commençai à lire des blogs et des livres sur l’apprentissage des langues (Fluent in 3 Months, I Will Teach You a Language, etc), et à expérimenter différentes techniques et ressources, comme Anki par exemple. Au fil des mois et des ans, je raffinai donc mes techniques d’apprentissage, un processus que je continue encore aujourd’hui.

LA LANGUE COMME UN PONT

Mais une autre expérience décisive m’attendait. Quatre mois après avoir commencé mon premier tandem, lors d’un voyage dans le nord de l’Europe, je me retrouvai à Porvoo (ou Borgå, en suédois), une petite ville de Finlande dont environ un tiers de la population est suédophone. Je voyageais avec ma copine d’alors, et, notre auberge étant fermée en milieu de journée, nous nous étions réfugiés dans l’église principale de la ville afin d’échapper au froid de ce mois de janvier. Nous étions arrivés juste au début de la messe en suédois.

Après le culte, nous nous retrouvâmes parmi les locaux qui commencèrent à nous poser des questions. Je leur répondis en suédois, ce qui les impressionna et les disposa très favorablement à notre égard. Le fait que j’eusse appris leur langue créait une connexion entre eux et nous, et un sentiment que nous appartenions à leur communauté. Ce jour-là, je pris conscience du pouvoir identitaire de la langue.

Comme l’a si bien résumé Nelson Mandela,

« si vous parlez à quelqu’un dans une langue qu’il comprend, vous parlez à sa tête. Si vous lui parlez dans sa langue, vous parlez à son cœur ».

J’allais le constater encore et encore : quand vous faites l’effort de leur parler dans leur langue, les gens s’ouvrent beaucoup plus facilement et sont davantage enclins à vous fournir aide et conseils.

On devient rapidement accro au sentiment de partage qui naît dans ces situations. Un sentiment de transcender les barrières et les différences, de construire des ponts et d’étendre sa personnalité.

Ces quelques mois entre mon arrivée à l’Accademia Vivarium Novum et mon expérience à Porvoo furent un moment charnière dans ma « carrière » de polyglotte, et, de manière plus large, dans ma vie. L’apprentissage des langues allait m’apporter bien plus que des compétences linguistiques. J’allais être amené à travailler mes compétences humaines et sociales, et, notamment, à me libérer peu à peu de ma timidité. Ma personnalité allait s’en trouver considérablement agrandie : j’allais devenir plus curieux, plus tolérant, plus ouvert d’esprit. De nombreux polyglottes avec qui j’ai discuté m’ont décrit un cheminement personnel similaire.

Et vous, qu’attendez-vous pour commencer votre propre aventure linguistique ? Quelles sont les croyances, quels sont les blocages qui vous retiennent et vous empêchent de débuter ce fascinant processus de croissance personnelle ?

Par |2019-01-22T13:32:47+01:0019 novembre 2018|Catégorie : Autres|

À propos de l’auteur :

Nathaniel Hiroz est le créateur de Devenir Polyglotte. Il parle une demie-douzaine de langues couramment et partage sur ce site son expérience en matière d'apprentissage des langues.

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